« On réglera ça un jour ou l’autre »

Vingt mille euros pour un pull ? Élodie, tu aurais pu me prévenir avant !

Et toi, tu pensais quoi ? Cest du travail artisanal, un modèle unique. Des millions de mailles ! Jy ai passé presque trois semaines. Jy ai mis tout mon cœur, se défendit Élodie en haussant les épaules nerveusement.

Avec ça, on peut acheter cinq pulls, et il resterait encore de quoi prendre une écharpe et des gants ! Aurélie ouvrit des yeux ronds, reculant du sac kraft comme sil contenait une bombe.

Tu crois que je dois vendre mon temps pour des clopinettes ? semporta Élodie.

Aurélie fut submergée par la colère et la confusion. Cétait elle qui avait lancé cette histoire de pull. Elle était venue vers Élodie la première. Mais qui aurait pu deviner que ça finirait comme ça ?

…Tout avait commencé au lycée. Elles venaient de familles stables, ni riches ni pauvres, sans drame particulier. Une vie ordinaire.

Puis leurs chemins divergèrent. Aurélie rencontra un homme plus âgé, issu dune famille aisée. Ses parents géraient une petite entreprise de BTP et lui transmettaient progressivement les rênes. Avec un bon capital de départ, il avait su le faire fructifier.

De lextérieur, Aurélie semblait avoir gagné au loto, baignant dans largent. En réalité, ce nétait pas si simple. Oui, son mari gagnait bien sa vie. Mais il dépensait tout autant. Son travail exigeait une implication totale, le poussant à annuler leurs week-ends ou à parler durement à ses employés. Antoine avait besoin de se détendre.

Il se défoulait dans la nourriture et ses loisirs. Sushis, pizzas, plats gastronomiques. Parfois, il acceptait un steak-frites, mais cétait rare.

Au début, ils mangeaient séparément. Puis Aurélie essaya de cuisiner comme lui. Elle abandonna vite : préparer le dîner lui prenait trois ou quatre heures. Impossible de tenir ce rythme.

Laisse-le vivre comme il lentend, lui reprochait sa mère. Cest son argent, après tout.

Aurélie cessa de sen mêler.

Largent ne partait pas seulement dans la nourriture. Antoine avait des passions coûteuses, comme les jeux de société. Un seul coffret pouvait dépasser les mille euros, et il en fallait cinq ou six, avec leurs extensions. Le week-end, il invitait des amis pour jouer. Les parties duraient des heures, et bien sûr, il fallait les nourrir.

Et puis, il y avait les frais de la maison…

Bref, ils vivaient bien, mais loin de lopulence.

Élodie, elle, avait épousé un étudiant fauché. Mathieu lui écrivait des poèmes et sculptait des fleurs en papier daluminium. Avec les années, rien ne changea. Il enchaînait les petits boulots, jamais insatisfait.

On sen sort, non ? Si ça ne suffit pas, on réduira les dépenses, disait-il en haussant les épaules. Des millions vivent comme ça. On fera pareil.

Ils « faisaient pareil » jusquà larrivée du deuxième enfant. Les allocations étaient minimes, Élodie sépuisait en congé parental, et Mathieu ne trouvait toujours pas mieux.

Jen peux plus… Bientôt, on passera aux couches lavables. Et encore, cest rien. Comment je vais nourrir le petit ? Il est au lait en poudre, se lamentait-elle.

Élo, ne compte pas trop sur Mathieu, lui dit carrément Aurélie. Pourquoi ne pas gagner un peu dargent depuis chez toi ? Une amie vend des biscuits faits maison. Une autre tricote des peluches. Toi aussi, tu sais faire, non ?

« Savoir faire » était un euphémisme. La famille dÉlodie économisait beaucoup grâce à ses talents. Chaussettes, robes, cardigans, sacs Elle créait tout elle-même.

Emballée par lidée, elle prit des photos de ses réalisations et posta des annonces. Mais rien ne vint.

Personne ne veut ça de nos jours. Les gens préfèrent du prêt-à-porter pas cher plutôt que de payer pour du fait main, soupira-t-elle au bout dun mois. Pas une seule commande.

Le cœur dAurélie se serra. Voyant la détresse de son amie, elle voulut laider, la motiver. Lui offrir de largent aurait été humiliant, comme une aumône. Alors, elle passa commande.

À vrai dire, elle détestait les pulls tricotés. Petite, sa grand-mère en faisait avec de la laine rêche et piquante. Pleins damour, certes, mais insupportables à porter.

Mais il ne sagissait pas du pull. Il sagissait daider.

Elle chercha des modèles en ligne et en choisit un, sobre mais élégant.

Tu pourrais faire ça ? Si oui, donne-moi une idée du prix, je ny connais rien, lui écrivit-elle.

Bien sûr. Je te dirai quand jaurai calculé le fil nécessaire, promit Élodie.

« Plus tard » narriva jamais. Entre les enfants et les rayons vides en magasin, Élodie finit par annoncer quelle facturerait à lheure.

Tinquiète, je te ferai un prix dami. On sarrangera, la rassura-t-elle.

Aurélie sentit déjà que ça finirait mal. Était-ce si dur de donner une estimation ? Mais il était trop tard pour reculer.

Et voilà le résultat. Élodie annonça un prix exorbitant, fièrement brandissant le sac, tandis quAurélie sentit un froid lenvahir. Vingt mille euros pour un pull dont elle ne voulait même pas. Sans aucune discussion préalable.

Élo, je ne peux pas me permettre ça, finit-elle par dire, frissonnante.

Elle aurait pu payer, mais se sentait piégée. Refuser, cétait blesser son amie. Accepter, cétait payer une fortune pour un objet qui ne lui ferait aucun plaisir. Et si Élodie avait gonflé le prix exprès ? Peut-être faisait-elle ça avec tout le monde. Pas étonnant quelle nait pas de clients.

Le visage dÉlodie se décomposa. Rouge de colère, elle serra les lèvres.

Tu te moques de moi ? Jy ai passé des heures, jai ruiné mon dos, mes yeux ! Et en plus, tu me mets dans le rouge ! Jai acheté la laine avec mon argent !

Un silence gênant sinstalla. Aurélie avala péniblement. Le tricot demandait effectivement du temps et des efforts. Mais comment sortir de cette impasse ? Elles semblaient séparées par un mur invisible.

Écoute. Je peux te rembourser la laine et ton travail, mais pas à ce prix. Je te donne cinq mille euros, proposa calmement Aurélie. Cest tout ce que je peux faire. Garde le pull si tu veux, ou vends-le à quelquun dautre.

Garde ton fric, grogna Élodie en attrapant les billets. Et prends le pull aussi. Toi, tas les moyens avec ton mari, mais moi, il me irait comme un sac.

Une fois payée, Élodie lui jeta le sac, tourna les talons et partit. Aurélie resta un moment à fixer la porte close. Ce jour-là, elle perdit bien plus que de largent : une amie, une confiance, un morceau de son passé.

Elle ne sortit même pas le pull du sac. Elle le rangea au fond de son placard. Cette chose ne toucherait jamais sa peau. « Mauvaise énergie », aurait dit certains. Pour Aurélie, cétait une blessure ouverte.

Le soir, elle raconta tout à Antoine. Il écouta calmement, puis haussa les épaules.

Voilà

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Am spus nu familiei mele